Heureux les pauvres

bateau-1

Nos Seigneurs et nos Maîtres

On attribue à Vincent de Paul la phrase « Les pauvres sont nos Seigneurs et nos Maîtres ». Quelle drôle de formule !! Pour quelles raisons « les pauvres » devraient-ils se voir attribuer de tels titres et un tel respect? 

Je m’efforcerai dans ce bref article de répondre à ces questions tout en partageant avec vous le fruit d’un séminaire que je viens de vivre à Paris dans le cadre de mon travail comme accompagnateur social au sein d’une association à Bruxelles s’inspirant de l’action et de la spiritualité vincentienne. 

Une belle rencontre

Notre séminaire à Paris s’est clos vendredi avec une rencontre avec le Père Roberto Gomez, lazariste et professeur à La Catho. Avec lui nous avons essayé de mieux cerner le sens de cette célèbre phrase de Vincent de Paul « Les pauvres sont nos Seigneurs et nos Maîtres ». Notre hôte a commencé par un tour de table pour donner à chacun l’occasion de donner son ressenti et son avis sur la chose. Certains d’entre nous avouaient avoir de sérieuses réserves sur cette formule, d’autres y trouvaient un certain sens. Une de mes collègues exprimait que pour elle, l’idée de « maître » n’évoquait pas tant une personne qui, tel un despote, lui donnerait des ordres qu’elle devrait obéir que quelqu’un qui, par sa vie, est capable de nous enseigner quelque chose sur nous-mêmes. Quant à moi, bien que conscient que la tradition biblique ait une option préférentielle pour le pauvre, j’avouais avoir du mal à donner à un de mes semblables le titre de « maître » ou de « seigneur »… 

Les Béatitudes

Dans le but d’y voir un peu plus clair, le P. Gomez nous invita à citer quelques passages des Ecritures faisant allusion aux pauvres. Parmi ceux-ci, le célèbre Discours sur la montagne fut évoqué et notamment la portion la plus connue de ce discours prononcé par Jésus-Christ ; à savoir celle des Béatitudes. Là Jésus semble y faire l’éloge des pauvres avec de surprenantes paroles comme « Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux. » Le Père Gomez nous expliqua que dans le texte biblique, le terme « pauvre » peut tantôt faire référence à l’indigent, celui qui matériellement ne peut subvenir à ses besoins (les Béatitudes selon St Luc), tantôt désigner la personne humble, celle qui a les mains et le cœur ouverts et qui s’attend encore à quelque chose des autres et du Tout-Autre (les Béatitudes selon St Matthieu). Quant au terme « heureux », les textes en langue originale lui donne une idée de mouvement telle que nous pourrions lire « débout/en avant les humbles! ». 

La théologie de la libération

Après avoir fait l’analyse de plusieurs textes des Evangiles faisant référence aux pauvres, notre lazariste nous a invité à nous pencher sur l’anthropologie du pauvre selon la vision de la théologie de la libération née en Amérique Latine dans les années 60. Partant du livre « Escuchamos los pobres » d’un autre prêtre colombien, Federico Carrasquilla, le P. Gomez nous a bousculé un peu en nous confrontant au modèle de l’Homme Riche qui domine dans notre société. L’idée fausse véhiculée par ce modèle consiste à réduire une personne et sa valeur à ses avoirs, à ses diplômes, à sa place dans la société. Le pauvre est celui qui n’a pas et qui par conséquent n’est pas. A l’inverse, pour exister il faut avoir – le plus le mieux… Avec une telle idéologie et vision de l’homme, une connotation négative est donnée à tout personne présentant des manques et des carences – tout pauvre est mauvais en quelque sorte. On nie à la personne du pauvre le droit d’exister. La théologie de la libération nous invite cependant à adopter une autre façon de voir les choses, d’appréhender le pauvre. Le fait ne pas avoir est une situation sociologique et non pas ontologique. Le pauvre est quelqu’un et il peut donc nous apporter quelque chose. La relation avec lui devient donc possible voir souhaitable.   

Ecoutons les pauvres!

Voici cinq idées qui pourraient être extraites du livre de Federico Carrasquilla ; « Escuchamos los pobres » (Fr: Ecoutons les pauvres): 

1. un regard depuis le cœur des pauvres nous permet de découvrir une série de valeurs mettant les personnes au centre des intérêts. L’accueil, la gratuité, la fête, entre autres valeurs, nous font découvrir que dans le monde des pauvres les gens passent en premier. 

2. la plus grande douleur de la pauvreté est la destruction de la personne. Le pire qui puisse être fait au pauvre est le déni de sa dignité humaine et le fait d’être exposé aux autres comme quelqu’un qui ne vaut rien. 

3. les valeurs du monde des pauvres ne peuvent pas se manifester dans des conditions et des attitudes d’autosuffisance et de richesse.

4. une société qui privilégie l’argent, le gaspillage et la concentration de la richesse crée un environnement propice à la destruction de la vie. Un modèle d’homme riche et puissant ne fait qu’alimenter chez les jeunes la violence avec tout le mépris envers le monde des pauvres qui l’accompagne.

5. de même que le Dieu révélé par Jésus-Christ est un dieu pauvre ainsi l’Homme révélé par Jésus-Christ est un homme pauvre. C’est pourquoi seul un contact avec le monde des pauvres peut nous permettre de mieux comprendre le sens de la Bonne Nouvelle de l’Amour de Dieu.

L’Homme Nouveau

Alors pourquoi les pauvres devraient-ils être considérés comme « nos Seigneurs et nos Maîtres »? Et bien pour commencer, dans un monde où les pauvres sont encore largement majoritaires, nous les « riches » sommes chez eux et leur devons donc notre service (remarque de mon directeur). Nous devons aussi les considérer comme tels car les pauvres (les indigents et les humbles de ce monde) nous ouvrent une voie spirituelle, celle de l’humilité. En cela ils sont nos guides spirituels, nos enseignants, nos éveilleurs de conscience. Les pauvres sont nos Seigneurs et nos Maîtres car comme porteurs de valeurs universelles, celles des Béatitudes, ils représentent l’homme authentique, l’homme nouveau. Enfin, c’est en arrêtant de fantasmer sur des paradis inaccessibles que nous construirons à la suite des pauvres l’homme nouveau, celui capable d’inclure l’autre et de ne plus exclure.  

 

2 comments

Répondre à ALIMA Annuler la réponse.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *